Actuel n°31 – « Rencontres punk au sommet » Lucrate Milk, Guernica et Bazooka

Rien que de voir des punks fait tourner la page à la moitié d’entre vous. Cette réaction brutale mérite bien qu’on y réfléchisse, non ? Les provocs punks furent le dernier sursaut des années 70 et voilà que le punk connaît un retour en masse. Bizarre. Les nouveaux punks ne connaissent même pas les vieux ancêtres d’il y a cinq ans. Nous avons organisé des rencontres.
Le groupe graphique Bazooka, à gauche, vétéran du punk de 77, échange une cordiale poignée de main avec les « Lucrate milk››, rockers-punks d’aujourd’hui.
PAR JEAN ROUZAUD

Quand on a été punk en 1977 et qu’en 1982 on croise une petite troupe hirsute et bariolée avec sa quincaillerie de chaînes et de badges, ses pantalons lardés de fermetures éclair et ses aigrettes de tifs fluorescents dressés à la verticale, on s’interroge.

Ça me renvoit à ma propre époque punk.
Mes amis et moi nous avions les cheveux longs. Le mouvement punk nous a flashés très vite. C’était l’occasion de repartir à zéro. Nous avons tout revu et corrigé : nos coiffures en taillant et en teignant, nos fringues en écrivant dessus avec des lettres au pochoir, découpant nos T-shirts d’un joyeux coup de ciseau. Et nos murs rajeunissaient aussi avec des couleurs vives, acides ou fluos, des photos dures en noir et blanc, des néons.

Tout le décor était refait et nous avec. Les dessins de notre groupe, appelé Bazooka, apportaient un style complet, qui tranchait sur le reste. Nous avons travaillé sans cesse, débordant d’idées, pendant plus de trois ans, jusqu’à l’aboutissement, ou le virage de chacun des membres, le message est passé, cette époque a fini vers 79.
Bien sûr, quand je vois les punks d’aujourd’hui, je tique. Ils m’apparaissent comme des suiveurs attardés, paumés dans un bout d’histoire qui est finie, agitant une provocation qui de toute façon ne prend plus, puisqu’elle a fait son temps. L’image est usée.
Je reconnais que c’est un a priori, puisque je ne leur ai jamais parlé. je les croise de loin, je ne les fréquente pas.
Je suis mes idées toutes faites, et mes questions sont axées uniquement sur mon expérience passée, elles sont donc assez bateau : comment peut-on rester bloqué sur une image aussi datée, aussi caricaturalement marquée par son époque ? Une image que ses initiateurs eux-mêmes ont tous rejetée et enterrée depuis des années? Et les punks eux mêmes n’avaient-ils pas annoncé d’entrée de jeu leur inéluctable extinction avec leur plus fameux slogan, no future ?
Et puis 1’interrogation se mue en incrédulité à mesure que ce genre de rencontres se multiplie. La renaissance punk semble s’amplifier de mois en mois ! Pas une grande ville qui n’aie son groupe punk, pas une semaine sans qu’un concert ne rassemble les adeptes en région parisienne, et deux journaux dévoués à la cause, New Wave et Burning Rome chantent inlassablement les louanges de Lucrate Milk, Peggy Luxbeurk, Zona, Guernica, Propsack, Berettas, Eskaniks, Stakato SS, Stalag, Laxatif 125, Virus 77, Les Merdes, Les Cadavres, Checkmate, Bye Bye Turbin,MKB, Chihuahua, Primalinea, Wunderbach, Vox Dei, Morbacks, Vae Victis, France Profonde, Desax, Bondage T…
A Los Angeles, on les appelle les Punk surfers. Ils f1gurent tous dans le film « The Decline of the Western Civilisation » avec des groupes comme Black Flag, Circle jerk. Cette scène n’est pas très étendue mais elle est terriblement vivante, c’est pour ça qu’elle fait beaucoup parler d’elle.
A New York, cette vague surnommée Hard Core, (comme les films pornos) s’est faite une place dans les plus grands clubs de Manhattan. Les groupes, tels que Bad Brain, n’ont pas le côté blanc et maladif des premiers punks anglais. 11s pètent plutôt la forme, genre gros costauds américains et certains d’entre eux sont noirs. Ils jouent le plus fort et le plus vite possible en hurlant leur haine contre Reagan.
A ce stade, un doute s’infiltre. Est-ce vraiment la resucée d’une idéologie inchangée ou au contraire l’émergence, sous des apparences semblables, d’une tout autre vision du monde.
D’un seul coup une entreprise quelque peu machiavélique s’impose : pour en savoir plus long, nous allons confronter ces deux générations qui se sont jusqu’ici soigneusement ignorées alors qu’elles n’ont pas dix ans d’écart. En savourant au passage l’ironie de l’histoire : les punks de 1977 voulaient précipiter aux oubliettes leurs aînés soixante-huitards, les voici à leur tour poussés dans le vide en moitié moins de temps !
Quand j’ai proposé le face à face à mes potes ex-punks, ils ont craqué :
« Quoi ? Jouer les ancêtres devant les plus jeunes, quelle horreur ! C’est un cauchemar ! »
L’un d’eux m’a même sorti : « Pas de punk chez moi »
Brûler à ce point ce qu’on a adoré, quelle honte !
Pour les jeunes, moins de problèmes : la curiosité a fonctionné, avec l’assurance d’être plus dans le coup que les « anciens ».
Quant aux anciens, s’ils ont fini par accepter, c’est un peu parce qu’ils pensaient trouver des suiveurs plus ou moins débiles. En France, les générations ne connaissent la plupart du temps que le rapport de force, mais attention aux surprises !

Voici un premier exemple :
A ma gauche, Laul. Vingt ans. Coiffé Iroquois. Une grosse boucle d’oreille bizarre coincée sur le lobe gauche, une toile d’araignée peinte sur son blouson de cuir. Des rangers, une cartouchière autour des reins.
Laul est bassiste du groupe Lucrate Milk.
A ma droite, Chap. Alias Kiki Picasso. 28 ans. A fait partie de Bazooka. Au sein de ce groupe, il était le roi de la provoc avec ses dessins porno et son goût pour le morbide, ses slogans délibérément immoraux piratèrent un temps les pages les plus sérieuses de Libération. Il aimait bien se foutre de la gueule des vieux babas. C’est lui qui, un jour, s’est fait casser la gueule en plein bureau de rédaction de Libé pour avoir écrit un « mort aux juifs » dans un coin du journal.
Chap : Alors, rien n’a changé depuis 1977 ?
Laul : Les gens sont toujours aussi cons, donc il n’y a pas de raison d’arrêter d’être intelligents.
Chap : L’esthétique a quand même un peu changé ?
Laul : Oui. Au début, c’était le plan écœurant, le genre couenne de jambon ou capote anglaise sur les oreilles et serpillères autour du cou. Maintenant on essaie d’être un peu beaux.
Chap : Il n’y a plus d’épingles à nourrice ?
Laul : Oh si! Des bouffons, ça va, y en a encore plein. Des connards en uniformes avec leurs bavettes en léopard et leurs pantalons écossais…
Chap : Là-dessus, les punks m’ont toujours énervé. Ils ne créaient pas, ils suivaient. La vraie création, tenue, coiffure, style, musique, venait des groupes de punk rock. Le reste copiait, par facilité. Les plus forts sont ceux
qui inventent !
Laul : Moi, en 1976, j’avais un gros nœud papillon à pois, des chaussures de clown, des pantalons larges du cul et étroits aux chevilles, et des cheveux longs. Pour certains j’étais un bab (baba), pour d’autres un zarbi (bizarre).
Et puis quand j’ai vu les Keupons (punks) je me suis dit tiens, c’est un truc pour moi. Parce qu’avant j’étais tout seul. Au fond, ça ne me branchait pas tellement, les cheveux courts, le côté fasciste et tout ça, mais autour de moi on s’était tellement habitué aux cheveux longs que je les ai rasés pour faire chier. Par provoc.
Chap : Pareil pour moi. Mais pourquoi se bloquer sur une image ? On ne va quand même pas la garder éternellement !
Laul : Le look punk, j’en ai pas besoin. C’est surtout dans la tête. Mais vis à vis des gens ça rend les choses plus claires. Ça évite de parler pendant des heures. Ils me voient passer et ils se disent : il n’est pas avec nous. Et comme c’est des cons, je suis content de ne pas appartenir à leur connerie.
Chap : Quand on se donne le mal de faire de la musique ou de lancer un journal, on essaie de créer, pas de suivre une mode et de copier ce qui a déjà été fait mille fois. Le punk, c’est archi-connu. Être punk aujourd’hui, c’est se griller d’avance. On te catalogue et ça devient très dur après de se débarrasser de cette image.
Laul : je me sens à l’aise comme ça. Les gens Se retournent, ça me fait plaisir.
Chap : Tu ne crois pas qu’il y a un moyen de trouver un nouveau truc ?
Laul : On a essayé. Moi, mon look, je le compose un peu. D`accord, l’ensemble fait punk, parce que je me suis pas foulé. Mais ça marche.
Chap : Pour moi, punk, c’est comme communiste ou catholique : la facilité, la peur de se fabriquer sa propre idéologie. Les fortiches, c’est Marx ou Jésus, les inventeurs. Pas ceux qui suivent.
Laul : Y a aussi la dérision, le fun…
Chap : Tu veux dire que tu portes ça par jeu, sans y croire ?
Laul : Chateaubriand disait : on m’a infligé la vie. C’est vrai. J’essaie juste de ne pas m’ennuyer. Depuis deux ans, je ne fais rien, je vis un peu aux crochets des gens, de mes parents, tout ça. je n’ai pas une mentalité de
profiteur, mais puisque je fais quelque chose de bien avec le groupe, je continue tant que ça peut durer. Maintenant la musique commence à marcher, et ça c’est con, même si ça peut rapporter un peu de fric. Parce qu’au début on voulait juste s’amuser. Maintenant, on travaille, on répète. Alors là je ne suis plus d’accord. Délirer, s’amuser, oui, mais le travail, non !
Maintenant, Chap-Kiki est papa. Avec son épouse, Min, une ravissante franco-vietnamienne, ils ont d’abord eu Kim, un garçon.
Elle attend un autre enfant. L’écographie annonce une fille! Quel bonheur pour les parents! Depuis la fin de Bazooka, Kiki a dû tâtonner. Il lui restait les fans, qui voulaient toujours plus de provoc avec la même esthétique. Mais la provocation et le graphisme étaient usés. Alors il fallait survivre, avec des employeurs méfiants, en étant grillé dans pas mal de journaux et auprès de pas mal de gens, malmenés au meilleur moment de ce qu’on appelait « la dictature graphique » -de Bazooka.
Pour n’avoir pas à payer les pots cassés, Kiki a pris un agent, et a survécu de commandes de pub, rarement acceptées, mais payées à cinquante pour cent. Toujours des projets mais ses provocs frôlent maintenant le canu-
lar. Une expo à la FNAC de photos de presse agrandies en immense et recoloriée façon popbarbare. Un livre d’art où tout est faux et truqué aux Éditions du Dernier Terrain Vague.
Prenons sa dernière provoc, une apparition à l’émission de rock Houba-Houba. On annonce lourdement une interview de Mick Jagger et tous les fans des Stones salivent. Au moment où Mick Jagger devait arriver, la speakerine reprend l’antenne et annonce un changement de programme : Kiki apparaît en costard, entouré de vieux schnocks et décerne un prix artistique. Discours, serrages de main, le tout hyper-barbant.
Antoine de Caunes – qui fait l’émission et Kiki ont monté ce coup de toutes pièces pour frustrer les fans des Rolling Stones. Le standard d’Antenne II est envahi de réclamations.
La direction de la chaîne s’énerve et puis ça s’est tassé sans plus.
Après tout, Houba Houba a bien le droit d’être insolent.
L’école des provos est finie ? Avant, Kiki y croyait, maintenant ça l’amuse à peine. Certains jeunes punks ont trouvé que ça faisait Collaro~show. Et après ? Aujourd’hui Kiki aimerait réaliser des projets pseudo-artistiques mégalos. Il voudrait’ faire d’immenses chars de défilés progagandistes, inspirés de la Chine communiste de Mao,mais en remplaçant les drapeaux et les slogans par des motifs uniquement esthétiques de son cru. Ce serait beau et absurde, selon lui.
Il ne lui reste plus qu’a trouver une grosse poignée de millions pour le faire, donc un mécène ou un producteur. Mais il y en a des centaines comme lui, qui cherchent du fric. Pas gai. En attendant, il part à New York, pour une expo officielle de sérigraphies où il s’est retrouve invite, un truc plutôt rasoir. S’il va pas voir ailleurs, il ne va pas vraiment se marrer.
Et Laul ? Faut le voir sur scène, en bassiste. Le concert de Lucrate Milk démarre assez sec : leur musique syncopée et qui dérape fait penser à un Eric Satie qui aurait croisé père Ubu et X-ray Spex. La basse martèle, aidée par des roulements de caisse claire, façon militaire, le saxo répète trois notes puis change de gamme comme un lutin maléfique, et la chanteuse crie délibérément un jargon anglo-allemand incompréhensible.
On se sent agité de tics.
Le genre de musique qui vous fait faire des gestes incontrôlés et absurdes. Il y a un côté petite fanfare, comique et barje.
On se caille dans cette grande salle de squatt sinistre.
Presque tout le monde est en noir. Plutôt pâle et sinistre. Seuls les parents de l’un des musiciens, jeunes et frais, sourient de toutes leurs dents devant cet étrange spectacle.
Autour du groupe, la première bande de public : sérieux et attentif, mais statique et froid. Fini le pogo. Puis une bande de dilettantes, un peu plus agités, bière en main, hésitant entre écouter et bavarder. Puis derrière, les frappés : une vingtaine d’agités qui se bousculent, se battent, respirent de la colle, descendent de la Valstar, s’envoient des coups de pieds et se poursuivent comme dans une cour de lycée à la récré. Il y a aussi quelques loubards punkisés. Deux jeunes photographes : un amateur et un professionnel, se font braquer à la sortie : plus d’appareil, plus rien.

J’organise ma deuxième rencontre au sommet. Un mec et une fille, tous deux musiciens, entre autres.
Voilà le résultat :
Nane. T-shirt en lambeaux. Pantalons zippés à courroies. Cheveux blonds avec des mèches vertes. Blouson couvert de graffitis. Elle se marre tout le temps.
Thomas. Blond décoloré. Treillis déchiré. Ils ont tous les deux vingt ans. Nan dessine, peint et chante dans le groupe. Thomas fait des photos, du saxo et du tambourin.
En face d’eux, Pierre Benain. Vingt ans en 1976. A fait venir les Sex Pistols pour la première fois à Paris. Grand propagandiste du punk en France, musique et look. S’habillait chez Sex et Sedirionaries à Londres. Copain de Malcom McLaren et Johnny Rotten.
Pierre : Pourquoi vous êtes punks ?
Nane : Mais on n’est pas punks. je me suis habillée comme ça aujourdhui…
Pierre : Bien sûr. Sinon, d’habitude, t’es en Chanel ?
Thomas : Moi je trouve ça beau, point. Et j’aimerais surtout pas te ressembler.
Pierre : A quoi je ressemble ?
Thomas : Tu fais grand jeune homme équilibré. Eh ben ça ne me plaît pas.
Pierre : Parce que vous .croyez que vous faites déséquilibrés ? je vous trouve très, très gentils dans l’ensemble.
Nane : Non, Thomas il est pas équilibré. Et puis d’abord ce qu’il y a de plus beau au monde, c`est les croix gammées. Hi hi hi ! Là où il y a des croix gammées, il y a du plaisir ! (elle n’en peut plus de rire).
Pierre : C’est pas très nouveau comme provoc. On faisait déjà ça en 1966. Thomas : T’as l’air de croire qu’on a des prétentions, mais on n’en a pas. On est keupons, c’est bien. Et d’abord les keupons c’est tous des cons.
Pierre : Les quoi ?
Thomas : Les punks.
Pierre :Enfin bref, vous trouvez très bien d’être comme ça.
Nane : Mais non, c’est pas ça le problème.
Pierre : C’est quoi le problème ?
Thomas : Y’a pas de problème.
Nane : Le problème, c’est que maintenant, avec l’été, ils vont tous s’habiller comme ça et il va falloir trouver autre chose. L’autre jour,
j’ai vu un barbu avec un pantalon à courroies et à fermetures zippées. Un barbu !
Pierre : C’est le rôle de l’industrie : intégrer les modes en les adoucissant pour qu’elles n’aient plus aucune portée, aucune valeur.
Thomas : Tu sais pourquoi je suis habillé comme ça? je vais te donner un exemple. Quand des enfants veulent jouer aux indiens et aux cow-boys, la première chose qu’ils font, c’est de s’habiller en indiens et en cow-boys. Eh bien moi j’ai envie de jouer, alors je me déguise pour bien jouer toute la journée.
Pierre : Et ça n’est pas l`aff1rmation de quelque chose ?
Thomas : Non, moi, rien du tout.
Pierre : Même pas la négation, le nihilisme ?
Thomas : Tous ces trucs de 1977, ça me fait chier rien que d’y penser. De toute façon si tu venais à notre concert, tu verrais que notre zikmu n’a pas grand chose de keupon. Sauf que c’est toujours avec les plans bien primaires que je me sens le mieux. ]’aime bien la viande crue !
Nane : Ah oui, moi aussi, j’aime bien découper la viande crue, et les abats. Ça pue, les abats. Avant, je coupais le mou de mon chat au ciseau, c’était bien. Quand il dégueulait, c’était moins bien, de ramasser et tout…
Pierre : Ah, je vois qu’il te reste encore quelques valeurs profondes. ›
On continue de rigoler et d’ironiser. Thomas rote. Pierre insiste sur le punk. Thomas menace un moment de tout casser puis ça se tasse. Il me cite les grands punks de l’histoire : jésus, Alexandre, Napoléon et Hitler. Que des prophètes et des dictateurs. Pour moi, ce serait plutôt Charlot ou les Marx
Brothers, les comiques qui ne respectent rien et emmerdent la société.
Nane me parle de sa dernière toile qui représente les personnages de Dallas légèrement punkisés. Nane adore la laideur et la méchanceté de ce feuilleton au ras des pâquerettes où régnent le mensonge, la corruption et l’adultère. Pour Nane, Dallas est super-punk. Et de manière générale, plus c’est laid et plus c’est con, plus elle a l’air d’aimer.
Tâchez de comprendre.
Mais ne vous y trompez pas. L’individualisme règne chez cette nouvelle vague. Ces deux-là ne représentent qu’une tendance, qui se branchait déjà il y a cinq ans.

Laurent, qui arrive maintenant, est vraiment un nouveau. Il n’a que dix-huit ans. Il est guitariste du groupe Guenica. je l`emmène vers un chanteur qu’il ne connaît même pas, mais qui dit avoir été vraiment transformé par un seul mouvement idéologique : le punk, justement.
C’est Charlélie Couture.
On y penserait pas, pourtant il est couvert de badges et de gris-gris. Il habite en province, au calme, dans une maison avec jardin, mais il parcourt les villes avec une guitare électrique. Il chante une espèce de blues français qui parle d’amour et de tous les jours, mais avec des accents de désespoir et de cynisme.
Il nous a bien dit qu’avant le punk, il n’était rien et que ce mouvement de révolte l’avait révélé à lui-même, l’avait poussé à se jeter dans la bagarre, sur une scène.
Charlélie fait plus vieux que ses vingt-six ans. D’accord il a bourlingué, mais quand même. A 17 ans c’était un garçon mignon qui écrivait des poèmes, flashait sur Dylan et sur l’écriture et quelque chose me fait dire qu’il s’est volontairement durci, comme pour faire plus le poids, et peut-être, prendre moins de gnons.
Partir chanter tout seul avec une guitare, c`est pas toujours rose et ça a dû jouer aussi. Il y a trouvé une présence, une dégaine et une assurance, parfois un peu forcées.
« J’ai tout calculé », se plait-il à dire avec le recul.
Hé ! Hé ! Il exagère. Il a bien failli se planter, et s’est trouvé embarqué dans des galères comme les autres.
Quand on regarde ses dessins, ses tableaux, on voit bien l’innocence et la sensibilité. Avec sa bande de copains des Beaux-Arts de Nancy qui peignent, dessinent, écrivent, c’est comme une famille, un cénacle ou tous puisent l’inspiration dans le même bouillon : le quotidien. Cest le truc-clé : les petites misères, les petites joies, les détails bien observés, les mille choses qui font vrai, vécu et tout.
Toute cette bande a le goût du travail bien fait, du fini. Mais comme on n’est plus au 19e siècle, on se retrouve souvent et chacun déconne, sort des vannes et des idées, tout le monde se fout de la gueule de tout le monde. Ça décape et ça permet de repartir du bon pied le lendemain. Tout ça paraît bien équilibré, mais ça n’est jamais aussi simple.
Lorsqu’on a amené Laurent, on a quand même été surpris. Écoutez-les :
Laurent : Ce qui m’emmerde, c’est que dans ton groupe tu commandes, c’est toi qui décides. Tu réinstaures les rapports de pouvoir et de hiérarchie, moi je ne peux plus supporter ça. C’est plus de la musique, c’est du travail. Autant travailler dans une banque.
Charlélie : Mais on ne se fait pas chier du tout, on aime ce qu’on fait. Et même, moi, j’aime le travail I Tant pis si parfois je me fais chier. Il faut savoir ce qu’on veut. jouer pour soi seul ou faire passer quelque chose que les gens comprennent.
Laurent : Moi, quand je chante, je me vide, ça me fait du bien, je m’exprime à fond et les gens écoutent, ça les touche, ils ressentent ce qui sort de mon ventre.
Charlélie : Ça va pour un groupe qui débute avec un tout petit public, mais quand tu joueras devant des milliers de gens il faudra bien que ça sonne juste, travaille et au point, pour que tu aies quelque chose à donner.
Laurent : Mais pourquoi vouloir absolument un grand public ? Ça ne vous sert même pas a baisser les prix. Soixante balles pour un concert. c’est scandaleux! Nous on fait des petits concerts dans des squatts, on ne se fait pas payer, les gens donnent ce qu’ils peuvent à l’entrée, cinq francs ou vingt francs, ou rien du tout, selon leurs moyens. Ils sont honnêtes, ils comprennent, ils ne trichent pas.
Charlélie : Ouais, ouais, alors vous vivez de quoi?
Laurent : La plupart des punks essaient de vivre sur le dos de l’État, ils estiment que c’est la moindre des choses, ils sont dans une société qui n’a pas voulu d’eux.
Charlélie : Mais l’État, il ne te financera jamais un disque.
Laurent : Mais si, dans un sens, avec l’argent du chômage, je peux m’acheter des instruments, des disques, des fringues, de la bouffe. Ce que j’ai, je ne le gagne pas à la sueur de mon front. je n’ai aucune envie de suer!
Charlêlie : Moi j’aime bien suer.
Laurent : Bien sûr, moi aussi, quand je danse sur scène, mais je ne veux pas suer pour quelqu’un d’autre, je veux suer pour moi même. C’est pas tellement être orgueilleux, c`est prendre tout ce que je peux, essayer de vivre à fond, tant mieux si c’est bien, et si on se plante, on recommence. La musique punk, c’est un rythme très très soutenu, comme dans une tribu d’Afrique noire, quand ils jouent du tam-tam avant de se battre. Quand je joue je suis vraiment moi-même. Parce que j’ai tellement une grosse tête, j’ai tellement de choses à dire…
Charlélie : Qu’est-ce que vous traitez dans vos chansons ?
Laurent : C’est plutôt des constats sur ce qui se passe. On ne veut pas dire aux gens ce qu’il faut faire, on essaie de montrer ce qu’on a vu à droite à gauche.
Charlélie : Par exemple, tu as écrit quelque chose sur ton service militaire ?
Laurent : Moi, je vais être dispensé, je pense. De toute façon, je ne ferai pas mon service.
Charlélie : Et t’as fini tes études ?
Laurent : Non, j’ai quitte le lycée en seconde parce que j’en avais marre des ordres. On te fait croire qu’on (apprend quelque chose, en fait on te met un programme tout fait dans la tête.
Charlélie : Je pourrais te raconter exactement la même chose pour moi. Mais je ne me sens pourtant pas punk…
Laurent : C’est pas simplement des idées, c’est dans la forme. J’ai écoute tes disques, j’ai lu tes textes, c’est bien, mais ça n’a pas de pêche, c’est pas assez fort, ça ne fait pas remuer le cul aux gens.
Charlélie : je me suis aperçu que ça ne sert à rien de bousculer les gens. Il ne suffit pas de dire quelque chose pour que ça se passe. Il est beaucoup plus important que les gens soient sensibles à ce que tu leur racontes.
Laurent : C’est pas vrai, parce que maintenant, ça presse de plus en plus, y en a tellement marre…
Charlélie : Toi tu es pressé, moi pas. Ou plutôt je ne le suis plus. Disons que je me prepare pour après.
Laurent : Je ne me prépare pas, je vis sur le moment, je fonce le plus vite possible.
Charlélie : Fini tout ça, je suis moins tendu… Enfin, je dis ça, mais aujourd’hui j’ai plein de trucs à faire et je suis à la bourre… Et toi, qu’est-ce que tu fais de tes journées E* Tu te lèves à quelle heure ?
Laurent : A l’heure que je veux, quand ça me plaît.
Charlélie : Non, mais concrètement, vers midi ?
Laurent : Un peu plus tôt, pour faire la bouffe.
Charlélie : Tu manges quoi ?
Laurent : Des petits plats, des trucs simples. je vis chez ma mère.
Charlélie : C’est surtout des problèmes matériels que j’essaie de résoudre maintenant, des problèmes concrets. Par exemple, je dois être à tel endroit, je dois me lever à telle heure…
Laurent : Voilà, c’est ça que je comprends pas. T’as ton petit emploi du temps, t’es devenu un fonctionnaire. Tu dois faire ci, tu dois faire ça, tu ne vis même plus ta vie.
Charlélie : Mais non, au contraire, c’est moi qui veux faire ci et qui veux faire ça ! On a destonnes de trucs à faire, une tournée, un disque, un autre spectacle qu’on veut monter dans un autre style, on n’y arrivera jamais si on se crève bêtement a picoler jusqu’à deux heures du matin ou si on arrive systématiquement en retard aux répétitions. je ne supporte plus d’attendre quoi que ce soit. La vie est trop courte pour que tu gâches ton temps à attendre.
Laurent : Quelle est la différence entre un mec qui bosse huit heures par jour pour une entreprise quelconque et toi ?
Charlélie : je suis mon propre patron. Personne ne me dit ce qu’il faut que je fasse.
Laurent : Mais par contre dans ton groupe t’es le patron, c’est toi qui diriges les musiciens.
Charlélie : Il se trouve que je centralise les idées en ce moment. puisque ce sont mes
musiques. Mais si les musiciens sortent leur propre musique, jamais je ne me permettrais d’y toucher.
Laurent : Pour l’instant, toi tu fais la musique et les autres c’est des mecs que tu payes.
Charlélie : Ils sont libres. D’ailleurs chacuna son trip particulier. Le clavier aime Weather Report, le guitariste aime plutôt Cure, le bassiste penche vers le punk, le batteur aime bien le gros rock.
Laurent : Mais ce qui est fort dans un groupe, c’est d’être tous ensemble. Nous, tout ce qu’on fait, on le fait à cinq, en tant que groupe, c’est capital.
Charlélie : Les autres musiciens, ils vivent tous comme toi ?
Laurent : Non, pas du tout, je suis le seul punk du groupe, on est tous très différents, et on se complète. Entre nous il n’y a pas de rapports de force, on se fait confiance. Il n’y a pas de rapport de fric non plus. Simplement un rapport humain, c’est beaucoup plus sain.
Charlélie : On n’échappe pas aux rapports de fric. Tôt ou tard, il faut piquer au pouvoir ses propres armes. C’est comme ça. Quand je vais discuter affaires, je mets un costard gris, sans aucune honte. L’important, c’est que je signe mon contrat, à mes conditions, sans qu’on se foute de ma gueule.
Laurent : Tu ne trouves pas plus simple de ne jamais signer de contrat ?
Charlélie : Ouais, comme ça l’autre est absolument libre de me baiser !
Laurent : Non, puisque tu n’as pas besoin de lui, tu n’as besoin de personne, tu fais tout tout seul.
C’est Laurent, le punk aux cheveux dressés, aux tatouages, avec son Tee-shirt qui baille, ses badges et sa boucle d’oreille qui représente un A, qui ne jure que par l’autogestion, la générosité, le désintéressement, la marginalité par rapport au système, avec lui, on se croirait revenu dix ans en arrière, avec tout ce que, bien sûr, il n’a pas connu.
Et Charlélie, malgré son look tranquille et bonasse, tient le discours dur,réaliste, du mec qui en veut, qui s’accroche et fonce dans le système comme certains punks du début qui réagissaient en chantant I wanna be rich.
On se croirait en pleine science-fiction, avec des personnalités qui pénètrent dans des corps qui ne leur correspondent pas, comme un complot maléfique pour brouiller les pistes.
Voilà une bonne petite inversion de look et de mentalité. Et c’est normal finalement. Tous les cinq ans, les ll-20 ans craquent de voir la génération précédente se tasser, et veut retrouver la pêche et la pureté originale, bannir les magouilles et la récupération, a grands renforts de réseaux, d’autonomies, d’autogestion et de générosité, de désintéressement.
Laurent porte un T-shirt avec écrit CRASS.
En fait, pas un punk actuel n’ignore le nom de ce groupe étonnant : des punks anarchistes, des intellos libertaires qui ont pour la plupart la trentaine bien tassée. Anciens freaks reconvertis, ils vivent en communauté dans une grande banque dans les environs de Londres.
Les CRASS produisent et distribuent eux-mêmes leurs disques, vendus moitié moins chers que les autres à 60 000 exemplaires !
Tous les bénéfices d’un 45 tours sont allés à la création d’un centre anarchiste à Londres. Les pochettes des disques se déplient pour former un poster anti*guerre d’un côté et un tract de l’autre.
« Nous ne sommes pas le dernier groupe punk, affirment-ils, mais le premier à appliquer concrètement ce que le punk prêchait en 77. »
Les nouveaux punks récupèrent donc la contre-culture des années soixante qui en dix ans s’était affadie et avait perdu ses racines entraînant la réaction violente et désabusée de 76-77, celle des premiers punks.
Et la politique ?
Dans Burning Rome, un des deux journaux punks à Paris, on peut lire l’opinion moyenne d’un punk dans une interview, celle du groupe anglais UK Decay :
« Il n’y a aucun système politique au monde que je connaisse qui soit en même temps le nouveau, le moyen et l’ancien. Il n’y a aucun parti avec lequel tu es d’accord.
On utilise la décadence comme un moyen de sortir du système. Une manière de créer notre propre système à l’intérieur du système. Sinon tu finis dans la mode, tu dois avoir les bonnes fringues, rencontrer les bonnes personnes au bon endroit. Et là, tu es foutu. »

Jean Rouzaud

« Jean Rouzaud, aigri de n’être plus dans Bazooka, espérait provoquer un clash entre Bazooka et Lucrate. Je me suis tout de suite entendu avec Kiki que j’admirais, chez lui; on s’est fait des hommages, des cadeaux… Déçu, il est parti et nous a laissé fraterniser tranquilles. Un flop sans intérêt et sans la mousse espérée. Nina avait rencontré Olivia Clavel, Loran avait tiré la barbichette à Charlélie… Pas vraiment de quoi remplir 12 pages dans Actuel, et pourtant… N’ayant rien d’autre à se mettre sous la dent. Un article inutile qui cause look et blabla sans saveur » (Laul Lucrate Milk)