SOMETHING ROTTEN IN THE PISTOLS ?

Vous l’aurez certainement appris : il est probable que les Sex Pistols soient dissouts a l’heure actuelle. Vous trouverez ci-dessous la suite des événements qui ont culminé avec cette séparation. Et puis notre interprétation.

LES FAITS:
 Dimanche 15 janvier : Lisa Anderson, Press Manager de Virgin accompagnant X.T.C. en tournée, nous apprend qu’elle vient de recevoir un coup de fil lui annonçant que les Pistols joueront à Rio de Janeiro juste après leur tournée américaine.
 Lundi 16 janvier : Averti du prix des places pour les Pistols à Louvain, Liège et Courtrai (entre 200 et 250 frs), imposé par le promoteur de la tournée, Virgin estime la situation inqualifiable et décide de demander un remboursement partiel des places au promoteur. Le prix maximum est fixé entre 120 et 150 frs.
 Mercredi 18 janvier : Un coup de fil à Ariola distribuant Virgin) nous annonce que les Pistols auraient l’intention de changer de firme. Dali de Clair, notre correspondant à Londres, nous apprend de son coté que Jordan, une fille travaillant à “Seditionaries” (magasin de McLaren, ma nager des Pistols) a été emprisonnée pour une durée d’un mois. Motif : son comportement lors de l’arrestation des Pistols sur la Tamise le jour du Jubilé Royal. On sait aussi que la Finlande a jugé les Pistols “visiteurs indésirables” et que leurs concerts ont été interdits là-bas.
 Jeudi 19 janvier : Sid Vicious a été hospitalisé à New York pour une légère overdose. Il aurait mélangé de l’alcool avec du Valium, en prenant l’avion (c’est malin).
 Durant l’après-midi, les télex diffusent une déclaration de Rotten, disant qu’il quitte le groupe. Steve et Paul, avant de s envoler pour le Brésil, disent de leur côté qu’ils ne veulent plus de Rotten. Virgin confirme le split sans apporter aucune autre information.
 Vendredi 20 janvier : Malcolm McLaren (manager) toujours à New York et impossible à joindre depuis trois jours.
 Samedi 21 janvier : Rotten supposé rentré en Grande Bretagne.
 Dimanche 22 janvier : On en est là et on doit boucler le numéro.
 Suite le mois prochain.

Le mouvement punk est né en réaction contre l’évolution négative du rock : musique populaire s’adressant uniquement aux jeunes, elle était jouée par des gens riches, sans aucun contact avec la réalité de leur public.
 Le rock était en train de crever de ses propres contradictions. Seule une révolution en son sein pouvait transformer cette situation. Cette révolution, les Sex Pistols l’ont menée. On a beaucoup contesté, au fil du temps, leur fidélité à leur attitude primitive, leur authenticité, l'honnéteté du management de Malcolm McLaren.
 Son gout et son talent pour le scandale ont suscité pas mal de controverses. Parmi ces scandales, certains ont été créés de toutes pièces, d’autres exploités immodérément. Mais la haine des Pistols pour le compromis les a certainement conduits très loin.
 Maintenant, à moins d’un nouveau coup de théâtre douteux, il faut parler des Pistols au passé. C’est le drame et c’est formidable en même temps. Au lieu d’être décapitée, la new wave trouve à présent une nouvelle justification. C’était la meilleure chose qu’ils pouvaient faire. C’est courageux, c'est admirable. Alors qu’au départ ils faisaient un énorme pied-de-nez au show business en s’imposant malgré toutes les pressions, aujourd’hui, c’est le pied de-nez aux groupes de la 3é génération du punk, qui sautent dans le train en marche en y voyant un moyen de devenir des stars.

“La plupart de ces groupes ne valent rien, ils sont pathétiques. Ils détruisent tout le mouvement en manquant d’honnêteté.
Quand on sait vraiment ce qu’on fait, on peut ignorer complétement tout le show business, ce que nous aurons toujours fait”.
(Johnny Rotten juillet 77)
“L 'idée de notre groupe n”était pas d’avoir 30.000 imitations mais bien 30.000 attitudes différentes vis-d-vis de la musique.”
(Johnny Rotten, aout 77)

Quant à eux, ils avaient toujours refusé le star-system. Ils avaient voulu échapper à cette autre contradiction du rock, malgré l’attrait qu’i1 constituait.
 “Ces super-stars (Led Zeppelin, Rod Stewart, Queen) sont totalement détachées de la réalité. La différence, c’est que eux étaient tous contrôlés par l’industrie. Nous pas. Et c’est ça qui les effraye, nous on est incontrôlables. ”
(Johnny Rotten, aout 77)
 “Tout le monde en a marre du vieux système. Nous sommes constamment dirigés par des vieux cons sortant de l’université avec des riches parents à la clé. Ils nous regardent de haut et nous traitent comme des idiots en espérant qu’on paye du fric pour les voir (...) Et les gens ont permis que cela arrive. Mais maintenant ça change. Les nouveaux  groupes arrivent avec une attitude tout-à-fait opposée. Ce n'est plus de la condescendance. C est de la pure honnêteté. Nous n'essayons pas d'être commerciaux. Nous faisons exactement ce que nous avons envie faire. Ce que nous avons toujours fait."
(Johnny Rotten, novembre 76)
Ils avaient partiellement résolu les contradictions posées par les concerts: dès qu’un groupe devient populaire, i1 doit jouer dans les grandes salles et satisfaire les curieux. Eux ne jouaient que pour leurs fans grâce au système des concerts secrets ou discrets et ils obligeaient les promoteurs à limiter le prix d’entrée de leurs concerts
(cf article dans “En Attendant” le mois passé).
Les Pistols ne voulaient pas s’é1oigner de leur public et de leur milieu d’origine : prolétariat, petite bourgeoisie.
 “Nous n’avons pas honte de nos origines, contrairement a Bryan Ferry. Nous nous battons en restant dans ce milieu. Évidemment, tenter de battre le système commercial du rock nous attire la répression de tous cotés. Mais ça vaut le coup. Ça vaut mieux que de continuer comme avant.”
(Johnny Rotten, novembre 76)

En ce qui concerne la séparation proprement dite, elle est due à plusieurs facteurs concomitants. D’abord, les Pistols sont arrivés aux USA précédés d’une formidable réputation de violence et d’outrage. Les Pistols (et Rotten en particulier) se sont trouvés dans une situation délicate : soit faire plaisir au public en se forçant à être violents, en se conformant à l’image - fausse - qu’on leur a associée, ou alors décevoir leurs fans en se comportant normalement.
“Ils veulent nous associer a la violence, c’est la seule manière pour eux de nous démolir. Ils veulent nous faire passer pour des cons et des ignorants. Ce qui signifie que nous ne serions pas une menace sérieuse pour eux.”
(Johnny Rotten, novembre 76)

“La violence est le résultat final du desoeuvrement. C’est très facile et c’est très stupide".
 (Johnny Rotten, août 77)

De plus, des dissensions entre Sid Vicious et le reste du groupe sont apparues il y a un mois environ à cause des problèmes (drogue, boisson, sa fiancée Nancy) du bassiste mais Sid avait promis de se coriger pour leur tournée américaine. Après trois jours aux States, Sid assommait un fan avec sa basse.
Il est notable d’autre part que Steve Jones et McLaren ont envie de devenir des stars ou en tout cas de faire partie du plus grand groupe de rock’n’roll.
Paul Cook s’en fout sûrement.
Le plus gros problème c’est sans doute Malcolm, même s’il a toujours été le salut du groupe.

“C’est à la mode de croire que Malcolm nous dicte tout, c’est faux. Il est comme un cinquième membre du groupe et nous avons autant à dire que lui. Ce qui m’amuse, c’est que les gens croient qu’il controle la presse et les média, que c’est un manipulateur. En réalité, il ne fait rien. Il s’assied et les regarde se débattre dans leur merde.”
(Johnny Rotten, juillet 77)

Néanmoins, il est sur que Mc Laren est un génie du scandale et que les journaux, la radio, etc...tombent tous dans le panneau.
Il exploite là une autre contradiction de la presse : elle parle à tort et à travers de ce qu’elle hait, suscitant une émulation qui ne serait pas née si elle avait réagi dès le départ par le mépris.

“Les gens se sentent menacés par leur spontanéité (celle des Pistols). Leur musique n’est pas importante, leur attitude l’est.”
(Malcolm, mars 77)
“On pourrait dire que nous nous haïssons. Mon Dieu, si les gens achetaient les disques pour la musique, le rock serait mort depuis longtemps.”
(Malcolm, novembre 77)
“Ils (les Pistols) se haïssent parce qu’ils ont besoin les uns des autres et qu’ils le savent bien.”
(Malcolm, septembre 76)

Johnny Rotten; en un an, est devenu l’ennemi public n 1 en Grande Bretagne et ailleurs. Cela l’a rendu paranoïaque et torturé.
“Personne ne peut nous arrêter maintenant, ce sont les jeunes qui décident. Il n’y a ni règles ni ordre, nous faisons ce que nous voulons. Et quand nous ne voudrons plus le faire, nous ne le ferons plus du tout.”
(Johnny Rotten, aout 77).

Une fois de plus, Rotten a montré l’exemple. Comme il l’a toujours fait.

Gilles Verlant et Bert Bertrand (En Attendant n°21 02/1978)