L'Infanterie Sauvage est un groupe qui compte... pour de bonnes et de mauvaises raisons. Il y a d'abord sa musique, du punk deuxième génération, des compos originales et bien ficelées, portées par un son de basse qui claque, une guitare hyper saturée et une putain de voix. Oi ! Aucun Français ne revendique la formule en France en février 1982, lorsque le groupe se forme en Essonne, entre Mennecy, Morsang-sur-Orge, Corbeil et Ris-Orangis, et qu'il décide rapidement de se réapproprier l'étiquette. En à peine plus que deux ans, le quatuor pond un paquet de morceaux, composé dans le garage d'un pavillon de banlieue, dont beaucoup resteront dans les oubliettes. Armé finalement d'un solide répertoire, le groupe sillonne la zone à l'assaut des scènes pour convaincre. La bande son ? Les meilleures influences, de 4 Skins à The Business en passant par l'évolution plus technique d'un Peter & The Test Tube Babies et un zest de ska. Les paroles ? Des textes obsessionnels sur la guerre, un fantasme de classe ouvrière revisitée, la singularité d'une communauté de punks, skins et décalés en tous genres et quelques délires humoristiques. Enfin sort un 45 tours, " Chansons à boire ", devenu légendaire, sur le label Fomb Records, initié par leurs potes de R.A.S.. Sur la pochette, la découpe stylisée de quatre soldats... modèle d'origine piquée sur une affiche du groupe de lutte armée d'extrême-gauche Action directe recyclant une photo d'un résistant palestinien. Quatre titres puissants et un délire, deux autres titres emblématiques sur des compilations : il n'en faudra guère plus pour construire une légende. Si le groupe se compose d'un skinhead au chant, il ne fut jamais hégémonique, les autres membres passant d'une apparence punk poubelle non préfabriqué à un look plus discret de herbert à l'anglaise. Quant aux potes du groupe qui viennent aussi bien aux répètes qu'aux concerts, ils sont punks, skins, sans look ou presque. Les mauvaises raisons d'aimer le groupe ? Prendre la dérive personnelle et post-adolescente d'un chanteur qui se cherche pour une ligne politique construite et la marque de fabrique du groupe, aux antipodes de tout racisme et intolérance. Peut-être cette dérive aurait-elle pu être arrêtée plus tôt... on ne refait pas l'histoire, encore moins celle de ses vingt ans. L'Infanterie Sauvage se sépare avant de finir son dernier concert en juin 1984, le chemin du chanteur s'éloignant bien trop de celui du reste du groupe. Pour en finir avec les pirates de toutes sortes, sortent la réédition du 45 tours "Chansons à boire", deux albums de démos couvrant toute la durée du groupe (Une Vie Pour Rien Archives) et un album du dernier concert (Spirit of the Streets Records), conçus avec l'accord et le suivi des membres survivants.
( 1984 - Félus, Géno, Mourad et Arno. Archives L'infanterie Sauvage. )

Comment vous êtes-vous connus ?

Arno - Au début au collège, dans le bled Mennecy. Ensuite, il y a eu la seconde Corbeil-Essonnes avec Félus, Géno, un mec qui s'appelait Philippe et moi. On avait 16 ans. On a commencé à répéter en février 82 sous le nom de Atom Craft. Il n'y avait que Philippe qui savait jouer de la guitare. Il aimait plutôt les Beatles, Pink Floyd mais ça le faisait marrer de faire du punk. Félus et moi, on a vraiment acheté nos instruments pour faire ce groupe. On n'y avait jamais touché avant. On a répété deux mois comme ça mais on s'est vite rendu compte que ça n'allait pas du tout. Auparavant, Géno avait joué de la batterie dans les Talkatives, un groupe du bahut qui est devenu par la suite Kremlin Kontingent, avec Nico qui a été ensuite batteur des Wampas. C'est donc Géno qui a appris à Félus à jouer de la batterie.

Mourad - Moi, de mon côté, j'avais vu Clash à la télé et depuis, je voulais faire un groupe. Je jouais déjà de la guitare dans mon coin. J'aimais moins Sex Pistols mais au moins j'arrivais à jouer leurs morceaux mais pas ceux de Clash. Un type de ma classe me dit que Géno cherchait un guitariste. Je l'ai vu et il m'a donné rendez-vous à une de leurs répétitions.

Arno - Mourad est venu un mercredi après-midi, après les cours. On était vraiment des gamins, on avait organisé ça sans le dire à Philippe. On a demandé à Mourad de jouer. Il avait exactement le son bien saturé qu'on cherchait. Au bout de cinq minutes, on lui a dit qu'on le prenait dans le groupe. Ensuite, on l'a annoncé à Philippe qui ne l'a pas mal pris parce qu'il sentait bien que ça ne collait pas.

( 1982 - Mourad, Géno & Arno. Archives L'infanterie Sauvage. )

Comment le nom du groupe a changé?

Arno - Je crois qu'on s'est dit que Atom Craft ça faisait trop baba cool. Après, on s'est appelé pendant trois mois The Wild X-mas Infantery. On avait fait des combinaisons avec les noms de groupe qu'on avait listé et qu'on aimait bien. Et puis au début, Géno chantait un peu en Anglais. Mais au bout d'un moment, il n'a plus fait que des textes en Français alors on a francisé le nom. Mais L'Infanterie du Noël Sauvage ça ne nous convenait pas alors on a écourté en L'Infanterie Sauvage.

Comment avez-vous choisi vos surnoms ?

Arno - Arno pour Arnaud c'était facile. Mourad a deux prénoms. Au lycée, on l'a connu sous le prénom de Marc. Alors on l'appelait comme ça. Mais quand on l'appelait chez lui, on demandait à parler à Marc et on entendait sa mère l'appeler Mourad avec son accent qui roule les "r".

Mourad - J'avais un prénom français pour l'extérieur et un prénom arménien pour la famille. Et c'était tellement naturel que, avant que les autres ne me le fassent remarquer, je ne m'en étais jamais vraiment rendu compte.

Arno - Quand on lui a dit qu'on entendait sa mère l'appeler par un autre prénom, il ne voyait même pas ce qu'on voulait dire au début. On lui a dit de garder Mourad pour le groupe parce que ça sonnait bien. Pour Félus, un jour il lisait un magazine de cul et il nous a demandé ce que c'était une fellation. On a transformé "fellation" en Félus. Et Géno est l'abréviation de "génocide" parce qu'il était super maigre et pour aucune autre raison.

Comment étiez-vous habillé à ce moment-là ?

Arno - On portait déjà des Doc Martens. Mourad avait souvent un treillis. Mais on n'avait pas le look punk décoloré ou destroy. Mourad et moi on se sentait proche de groupes comme Sham 69 ou Cockney Rejects parce qu'ils n'avaient rien d'exubérant. Par contre, au début, Géno et Félus avait un look plus prononcé … coupes en brosse, iroquois.

Mourad - Au début, Géno avait une iroquois et chantait un peu comme Johnny Rotten.

( 1982 - Arno, Géno et Mourad. Archives L'infanterie Sauvage. )

De quel milieu social veniez-vous ?

Arno - Mourad et moi venions d'un milieu prolo… mes parents étaient gardiens d'immeuble à l'époque et le père de Mourad était employé. Par contre, la mère de Géno était prof, son père ingénieur et fils d'ambassadeur et le père de Félus travaillait dans une banque. Eux habitaient du côté des résidences à l'américaine pour cadres, avec des espaces verts et nous on habitait de l'autre côté dans les coins plus prolo. Quand on quittait le vieux Mennecy, il y avait bien un kilomètre de champs avant de se retrouver dans ce quartier pavillonnaire au milieu de rien.

Est-ce que vous alliez à Paris à l'époque ?

Arno - Jamais. On habitait à une quarantaine de kilomètres et on avait pas le permis de conduire. Il y avait le train mais on n'y allait pas. On passait plutôt tout notre temps à répéter. Pendant les vacances scolaires, on se faisait des huit heures par jour dans le garage chez Géno, à en avoir mal aux mains. On s'amusait même à répéter dans le noir pour ne pas regarder nos doigts. Et lorsqu'on avait fini de répéter, on restait ensemble le soir. On était un peu bizarres et dans un esprit provincial.

Mourad - Nous on était assez coupés de tout. Les disques c'est Géno qui nous les faisait écouter. Lui avait arrêté le lycée alors il allait plus à Paris. Il avait dû acheter des disques en import et aller à Londres. Géno nous avait amené à Place d'Italie acheter des bombers. C'est pas à Mennecy qu'on en trouvait.

Arno - A part Géno, personne n'allait jamais à Londres.

C'est à force de répéter autant que vous êtes devenus un groupe si prolifique ? Si on additionne les différentes maquettes, il y a des dizaines de titres.

Arno - On ne réfléchissait pas trop. Ce qui nous semblait bien faisait un nouveau morceau.

Mourad - Je crois qu'on ne se prenait pas trop au sérieux, qu'on ne se prenait pas trop la tête mais par contre, on essayait de faire les choses bien. On avait beaucoup d'idées et on était très réactifs aux idées de chacun. On a vite dépassé le stade des reprises. Moi j'aimais beaucoup Jimi Hendrix déjà à l'époque... ça faisait des influences différentes. D'ailleurs, dans la liste des remerciements du 45 tours figure un certain Jimi H. On n'avait pas mis le nom en entier parce que les autres trouvaient que ça craignait pour un groupe punk.

Arno - Et puis, Mourad reprenait des gammes de luth pour ses solos de guitares qui sonnent d'ailleurs un peu orientales. Ça donnait une touche.

( 1983 - Arno. Archives L'infanterie Sauvage. )

Comment vos parents voyaient votre investissement dans le groupe ?

Arno - Ils voyaient ça d'un bon œil. On était bien accueillis chez les parents des uns et des autres, on bouffait avec eux, on dormait les uns chez les autres … sauf chez Félus. Son père n'admettait pas que son fils ressemble à un clodo. Parce que nous, on se trouvait classe avec notre look mais vu de l'extérieur, pour la plupart des gens, on ressemblait à des clodos. Pour les autres parents, on était quatre potes qui faisaient un groupe au lieu de jouer au foot. Ils faisaient surtout confiance à Mourad parce qu'il avait deux ans de plus que nous et qu'il était beaucoup plus mâture que nous déjà. C'était un peu notre grand frère.

Mourad - Et encore, par rapport à des tas de punks qu'on a connu, on était propre. On se faisait pas les cheveux à la bière et au sucre.

Ça faisait de vous des gens à part de faire un groupe punk à l'époque ?

Arno - A l'époque, ça n'avait rien de cool pour les autres. Quand tu étais dans le trip punk, les filles te fuyaient. Pour la plupart des mecs, on écoutait du bruit.

Mourad - La plupart des jeunes de notre âge était fans de Téléphone. Les punks n'étaient pas très bien vus, pas comme maintenant. En plus, il y avait Kremlin Kontingent dans le même lycée que nous, ça nous faisait de la concurrence. Et puis eux jouaient mieux que nous et étaient plus friqués.

Arno - Eux représentaient le côté punk, fantaisie, couleurs, arty. Ils aimaient Lucrate Milk et Bérurier Noir. Et nous on était plutôt le côté prolo, sobre, kaki et on écoutait La Souris Déglinguée et Wunderbach. Je me souviens que des membres de Kremlin Kontingent étaient venus nous voir en répète et qu'ils nous ont dit : "vous avez de bonnes idées et nous on a la technique, ce serait bien que vous composiez et que nous on joue les morceaux". Un état d'esprit qu'on n'avait pas du tout. Géno voulait vraiment se démarquer de la scène punk arty parisienne, sans doute un peu par jalousie parce que les gens avaient les yeux plus braqués sur Paris. Alors qu'en fait, Géno avait connu Loran, le guitariste de Guernica et de Bérurier Noir. Lui et Félus écoutaient Crass que Mourad et moi on ne pouvait pas saquer.

Mourad - C'est à partir de ce moment-là qu'on a adopté l'étiquette "Oi !", pour se démarquer dans la scène. Et puis, ça évitait, lorsqu'on cherchait des concerts de se faire claquer la porte au nez en disant qu'on faisait un groupe punk, vu que personne ne savait ce qu'était la Oi ! à l'époque. On disait même qu'on faisait du rock ska pour être sûr de décrocher des concerts.

Arno - Ce qui était particulier dans notre groupe c'était de faire à ce point quelque chose à quatre ensemble. On était vraiment soudés. Je ne compte pas le nombre de fois où on a dormi dans la même chambre.

Comment s'est passé votre premier concert ?

Arno - On en a fait un très tôt, en juin 82 à Evry. On n'avait que trois titres de vraiment prêts. En plus, on a été payé 1 000 francs. On s'est acheté un accordeur, un micro et un pied de micro. Après, on n'a plus jamais touché d'argent (rires).

Mourad - Que des bières ! A ce concert, on avait vraiment peur de se faire jeter mais ça s'est bien passé alors qu'on ne devait vraiment pas être très bon.

Avez-vous eu rapidement un public ?

Arno - Oui, très vite, des gens nous suivaient partout. Il n'y avait tellement rien, tellement peu d'opportunités de jouer pour un groupe. Et puis, avec l'explosion des radios libres, on pouvait débarquer partout pour faire diffuser nos cassettes de répète. Du coup, des gens du coin connaissaient nos morceaux avant même qu'on fasse un concert. Et puis, Géno, écoutait une émission, "Sauve qui punk", sur Radio Brie à Brie-Comte-Robert. Un jour, sa mère l'a emmené là-bas pour qu'il amène notre première cassette. De fil en aiguille, il s'est retrouvé d'abord à répondre au téléphone à la radio puis à aider l'animateur. Ensuite, il a eu sa propre émission, "Pollymagoo", sur Radio Val à Mennecy. De toute façon, c'est lui qui se démenait pour faire connaître le groupe, vu qu'il avait arrêté le bahut. Il arrivait à s'introduire dans la chambre de sa sœur qui pourtant fermait sa porte à clé pour lui piquer des cassettes sur lesquelles il copiait nos maquettes pour les envoyer un peu partout.

( 1984 - Arno, Géno, Félus et Mourad. Archives L'infanterie Sauvage. )

Quand on lit le texte de "Nuits blanches", on a vraiment l'impression d'une vie à part, d'un trip.

Arno - Je pense que c'est Géno qui a le plus ressenti cette expérience comme quelque chose d'extraordinaire. Géno s'était créé un univers. Dans ce sens, c'était un artiste. Il avait une idée de ce qu'il voulait faire de ce groupe, il écrivait les textes, s'occupait de la pochette et des montages photos, il dessinait. Et au début, c'est lui qui nous a emmené dans son univers. C'est lui qui tenait à ce qu'on se fringue de manière plus uniforme. Il voulait qu'on creuse vraiment le trip "on fait partie de la même infanterie", avec tous un treillis militaire et un même écusson de l'armée. On n'avait tellement pas d'argent qu'au début on avait acheté des blousons verts qui n'étaient pas de vrais bombers et des rangers dont on avait coupé le haut. Sinon, on portait des jeans et des bretelles. On aimait bien le look prolétaire anglais et le fait même que les skins revendiquaient leur origine sociale prolétaire était important. Je me souviens ne plus m'être senti être le seul fils de prolo à vouloir faire de la musique. C'était le seul mouvement qui me semblait issu de ce milieu. Au moment où on a formé le groupe, j'avais ma carte aux Jeunesses Communistes. Le père de Félus, même s'il était cadre supérieur, était très proche du parti Socialiste. Quant à la mère de Géno, elle ne cachait pas qu'elle était à gauche.

Mourad - Arno et moi venions clairement d'un milieu prolétaire de gauche. Moi je ne portais pas les communistes dans mon cœur parce que l'URSS était une arnaque et que les Arméniens étaient sous la domination des Soviétiques. Je comprend que des gens voient dans le communisme un idéal mais pour moi, ayant de la famille en URSS, on savait clairement comment les gens vivaient là-bas, que c'était une dictature.

Arno - Discuter du sort des Arméniens à l'intérieur de l'URSS avec Mourad, qui était politiquement beaucoup plus mûr que nous, m'a ouvert les yeux sur certaines choses. J'ai compris quel genre de régime était l'URSS.

Mourad - Du coup, lorsque Géno se disait anti-communiste, ça ne me gênait pas vraiment. Les anarchistes sont également contre un communisme d'Etat. Mais on était profondément de gauche. Et dès qu'on voyait une pochette de disques avec un mec en bretelles et en Doc Martens, on les trouvait trop classe ! On savait qu'il y avait des skins facho mais on ne se sentait pas concernés. D'ailleurs, Le Monde Libertaire, le journal de la Fédération anarchiste, figure dans la liste des remerciements du 45 tours.

Arno - Géno, pour un soi-disant nationaliste français, il regardait beaucoup vers l'Angleterre. Il avait vu, sur les pochettes de disques, que dans les groupes comme 4 Skins ou Last Resort, il y avait toujours un mélange de coupes de cheveux normales, courtes et rasées. Du coup, il voulait qu'on fasse pareil. Il avait même pris le mot "skunk", mélange de skin et de punk, pour nous définir. Et puis, autour de nous, plusieurs potes punk se sont rasés la tête à peu près au même moment, à la fois pour le look et pour faire plus prolo anglais que punk. On aimait les compilations "Oi !" et on avait vu "Oi !" crédité comme référence sur des disques. Géno nous avait expliqué que "Oi !" était la contraction de "Hey you !" en argot cockney (littéralement "Hé toi !", manière d'aborder quelqu'un dans la rue qu'on peut traduire tout simplement par "salut" - NDLA). Alors ça nous a amusé de se dire groupe Oi !, c'est à dire mélange de skins prolos et de punks de rue, et de mettre des "Oi !" partout dans nos morceaux. Mais il aura fallu un reportage réducteur à la télé pour que tout le monde pense que "Oi !" était le cri de ralliement des skinheads facho.

( 1984 - Félus, Géno, Mourad, Gaz (de dos). Archives L'infanterie Sauvage. )

Dans le trip skin, le foot occupe une place importante. Et pour vous ?

Arno - Tout le monde s'en foutait dans le groupe. Et si Géno s'y est mis, c'était vraiment pour faire bien. Je suis sûr que Géno ne connaissait même pas ce qu'était un hors-jeu.

Vous aviez un morceau anti-Mitterrand, "Le nouveau septennat".

Arno - Oui, on trouvait qu'il n'allait pas assez loin à gauche, qu'il était trop mou.

Quel fut le premier texte de L'Infanterie Sauvage ?

Arno - Le tout premier, je ne suis pas sûr. Mais "John Lennon Is Dead" fut l'un des premiers. Ensuite, il s'est transformé en "John Lennon est mort" et puis ce morceau est devenu "Honneur et patrie", un morceau anti-militariste, absolument pas nationaliste. On avait inversé les notes de "Sex And Violence" de The Exploited.

Dans ses textes, Geno avait des obsessions récurrentes … l'armée et la guerre, la classe ouvrière et enfin les punks et les skins comme étant une sorte de communauté. D'où lui venaient-elles ?

Arno - Pour l'armée, il avait une fascination, un peu comme Géant Vert qui a écrit tellement de textes sur le sujet pour Parabellum et Karbala 413. Pourtant, Géno était anti-militariste. Il connaissait très bien le nom des armes. La classe ouvrière c'était un fantasme parce qu'il n'a quasiment jamais travaillé de sa vie et qu'à part par notre biais il ne l'a jamais connue. C'est sans doute avec nous qu'il l'a touchée de plus près (rires). "Mais comment font-ils pour vivre avec si peu d'argent ?" (rires). Je pense qu'il était fasciné par Jimmy Pursey, par ses textes sur la classe ouvrière dans Sham 69. Géno connaissait bien mieux l'anglais que nous. Pour les punks et les skins, effectivement, il voyait ça comme un monde en soi. Dans notre banlieue, si tu avais quinze personnes qui se reconnaissent dans ce trip, chacun de son côté, c'est évident que tout le monde se retrouvait ensemble, qu'on soit punk, skin ou même sans look bien défini. Au bout d'un an, tout le monde dans le coin venait à nos répètes. C'est arrivé qu'il y ait 20 ou 25 personnes.

Mourad - Autour de nous, il y avait plein de gens qui n'avaient pas vraiment de look mais qui aimaient la musique, l'attitude, l'ambiance quand on se retrouvait ensemble.

Arno - Mais le trip de se retrouver ensemble, c'est vraiment un truc de mecs. D'ailleurs on était à 95% entre mecs. C'est pour ça qu'on ne baisait pas beaucoup. On était musiciens mais … (rires).

Mourad - C'est vrai que là-dessus ça a été l'arnaque. C'est plutôt maintenant qu'on aurait du faire un groupe punk pour attirer les filles.

Vous buviez beaucoup ?

Arno - Jamais pendant les répètes, plutôt après. Il y a eu une époque où on picolait vraiment beaucoup. Mais Mourad par exemple est resté longtemps sobre. C'était le plus raisonnable de nous tous sauf quand il pétait vraiment les plombs, c'était le plus fou. Mourad ne s'énervait jamais mais les rares fois où ça arrivait, lorsqu'il se battait contre des mecs j'ai cru qu'il allait les laisser pour mort.

Mourad - On ne cherchait jamais la bagarre, contrairement à ce que certains pourraient penser. Mais si on nous cherchait, on était là.

Arno - Félus ne tenait pas du tout l'alcool et dès qu'il avait bu, il s'embrouillait avec tout le monde. Alors on essayait d'éviter qu'il boive trop.

Mourad - Les gens sont souvent l'image des punks ou même des groupes de rock en général complètement pétés sur scène. Mais c'est des conneries ! Pour faire un bon concert, t'as pas intérêt à être bourré.

Arno - On fumait pas mal mais pareil, pour les concerts c'était nul. Tu ne joues plus avec les autres. Géno respirait les vapeurs d'une bouteille de vodka, il était déjà parti dans les airs. Sous colle, je l'ai vu nager sur la moquette, parler aux poissons de l'aquarium. Sa mère était très libre… elle-même fumait de l'herbe. Je me souviens qu'elle l'avait engueulé en lui disant "Je ne te comprend pas Essaye de te cultiver. Au moins Apollinaire, quand il se défonçait ça l'emmenait loin". Quand il s'est rasé le crâne la première fois, elle n'a pas gueulé, elle a dit : "J'espère que t'as pas mis des cheveux dans le lavabo" !

( 1983 - Géno & Eric Hanky Panky. Archives L'infanterie Sauvage. )

Il y a toujours eu des morceaux rigolos dans votre répertoire.

Arno - Géno ne s'est pris au sérieux qu'à la fin du groupe et après. Le Géno que nous avons connu était un mec qui adorait délirer, faire des blagues, faire croire des bobards incroyables aux gens, improviser des sketches. C'était un comédien-né. Quand il a été invité à manger pour la première fois par les parents de Mourad des spécialités arméniennes, il est revenu en nous disant qu'il avait mangé du riz dans des bouts de treillis mal cuits pour les feuilles de vigne et de la glace au poisson pour le tarama. C'était aussi quelqu'un de très intelligent.

Parlez-moi de B.K.S., ce groupe parallèle que faisait Geno en 1983 ?

Arno - C'est un groupe qui s'est limité à quelques répètes et l'enregistrement d'une cassette dans le garage chez Géno. Il jouait de la batterie dedans. Comment expliquer ? On peut dire que c'était un concept de groupe "fasciste" parodique vraiment bizarre composé de Géno, d'un baba cool, d'un rockabilly et d'un chanteur petit gros qui trouvait que le nazisme était la plus drôle des provocations. En fait, comme les autres ne savaient pas jouer, c'est Géno qui a enregistré tous les instruments sur son quatre pistes. Clairement, ils se voulaient une parodie mais avec le recul ce n'était pas si drôle que ça.

( 1983 - Popol, Pion, Géno, Bidibule. )

Comment Geno voyait sa vie à long terme ?

Arno - Au début, il voulait être prof d'Anglais. Ensuite, c'était le seul de nous quatre à penser qu'il pourrait vivre un jour de la musique ou de ses dessins. Après la fin du groupe, je ne sais pas ce qu'il y avait dans la tête.

Mourad - Nous on était beaucoup plus réalistes que lui. On savait bien qu'on allait s'éclater un temps avec le groupe mais que ça ne durerait pas.

Arno - Il voyait bien que nous, en dehors des répètes on allait au bahut, qu'on irait peut-être en fac ensuite pendant que lui il jouait au prolo skinhead tout son temps… tout l'inverse du milieu dont il était issu.

( 1984 - Géno. Archives L'infanterie Sauvage. )

Petit à petit, Géno a mis de plus en plus de références à la France dans ses textes, des choses comme les soldats ne sont pas respectés par leur propre patrie ou le fait de se battre pour son pays sans être dans l'armée. Dans des conversations, il insistait aussi sur le fait qu'être Français était une chose importante, quelles que soient les origines de chacun. Vous ne vous êtes pas rendu compte de cette évolution ?

Arno - Ça a été lent et subtil. Parce que ce qu'il dit dans "Un pays à défendre" à propos des soldats du monde entier qui ne sont pas remerciés à leur juste valeur, ça n'a rien de choquant. Au bout d'un moment, il commence à nous parler de choses un peu bizarres mais comme il ne nous a jamais dit les choses de manière claire, on ne fait pas trop attention. De toute façon, ce qui est sûr c'est que pour lui ce n'était pas très clair non plus. Mais c'est un peu comme quand tu vis avec une femme et que ta relation de couple change. Au jour le jour tu ne te rends pas vraiment compte des changements. C'est sûr que le fait pour nous de ne pas vraiment nous rendre compte n'a pas aidé et ensuite c'était trop tard.

Mourad - Ça m'est arrivé de lui dire que quelque chose ne me plaisait pas dans un texte et il n'insistait pas. Franchement, c'est avec le recul qu'on se rend compte de vers quoi il tendait lentement, pendant longtemps sans vraiment le savoir lui-même. A l'époque, on s'appréciait énormément, on déconnait ensemble, on répétait… C'est vrai qu'on ne tenait pas de réunions et d'assemblées.

Arno - Sans doute que le premier truc qui nous a dérangé, c'est le texte de "J'irai revoir ma Normandie" à cause de la mention d'ailleurs historiquement et politiquement obsolète "Toute ma vie je défendrai les couleurs du lys français / Le bleu, le blanc et le rouge" (en effet, l'unique couleur renvoyant symboliquement à la fleur de lys est le blanc tandis que les couleurs bleu-blanc-rouge sont les celles de la République - NDLA). On lui a demandé pourquoi il faisait une référence au nationalisme et il est parti dans un délire pour nous expliquer qu'il faisait référence aux nationalistes du monde entier, qu'ils soient Français, Chiliens… une sorte de nationalisme internationaliste. En lisant le texte, je me souviens que sa mère, qui était prof d'Histoire, s'est bien foutu de sa gueule.

Mourad - D'ailleurs, au bout d'un moment on a remplacé "anti-rouge" par "anti-russe" dans "J'irai revoir ma Normandie" parce que je trouvais que "anti-rouge" faisait vraiment facho.

Arno - Mais dans le même temps, il écrivait un truc comme "Eho ! Eho ! On revient du boulot" qui était un hommage sans équivoque à la classe ouvrière. Quand on a joué "J'irai revoir ma Normandie" à la Ferme d'Emerainville, Loran, le guitariste de Bérurier Noir, était là. Il connaissait Géno depuis longtemps,

Mourad - Oui, je me souviens qu'il s'est mis à hurler à Géno : "Connard ! T'es comme les autres !"

Arno - Géno lui a répondu : " T'as rien compris ! Je parle de nationalisme du monde entier." Et Loran a répliqué : "C'est toi qui n'as rien compris !" Nous on avait eu l'impression d'une engueulade entre deux potes.

Mourad - Si Géno s'était pointé à une répète en nous disant "maintenant on va être un groupe nationaliste", on l'aurait envoyer chier direct. D'autant plus qu'à l'époque, ça nous arrivait de nous battre contre les skins nationalistes, ceux qui portaient des écussons tricolores sur la manche du bomber. Mais dans un pays opprimé, un nationaliste est un combattant pour la liberté de son pays et non pas un facho. Il a essayé de nous le vendre comme ça et il nous a embobiné. A l'époque, on a voulu le croire.

Arno - Il était doué pour embrouiller. Et puis, il continuait à sympathiser avec des punks purs et durs. Géno était plein de contradictions. Dans un des derniers morceaux, "Guignols gnafrons", il parle des méchants flics qui courent après "les p'tits Lu et les bronzés". Pour nous, être skin n'avait rien à voir avec le nationalisme ou les fachos. Ensuite, les skins ont commencé à se diviser et il aurait fallu prendre fermement position. Avec Géno, c'est vrai qu'on ne l'a pas fait. On a fermé les yeux parce que c'était notre ami et qu'on ne voulait sincèrement pas y croire.

Mourad - Il ne faut pas oublier qu'on était des gosses.

Arno - Pour nous aujourd'hui, "J'irai revoir ma Normandie" symbolise le début de la dérive de Géno qu'on n'a pas voulu voir, ce qui explique qu'on n'a pas voulu que ce morceau figure sur les disques qui sortent.

( 1984 - Géno. Archives L'infanterie Sauvage. )

Comment s'est passé votre rencontre avec R.A.S. ?

Arno - C'était lors d'un festival en Essonne le 20 mars 1983. Il y avait des groupes de tous les styles. On a découvert R.A.S. et Ultraviolet. On a surtout flashé sur R.A.S. parce que jusqu'alors on pensait vraiment être le seul groupe dans notre genre. On ne sortait jamais de notre trou, on n'allait jamais à Paris. D'ailleurs, on a fait que deux concerts à Paris.

Mourad - Dont un dans un squat, le Centre autonome occupé (tenu par l'extrême-gauche de l'extrême-gauche - NDLA) où le prix d'entrée était libre. Il n'y avait personne de notre public habituel et ça a quand même bien plu. Pour la première fois, on a même été applaudi.

Arno - C'était un public parisien qu'on ne connaissait pas du tout. Le plus souvent, on ne jouait que dans notre coin. On ne savait même pas que Tolbiac Toads existait. D'ailleurs, on ne les a jamais rencontré. C'est Géno qui a connu en premier et qui nous a fait écouter le 45 tours. On trouvait ça bien mais on n'aimait pas les paroles. Et on ne se rendait même pas compte que Géno voulait aller dans ce sens. Bref, les membres de R.A.S. étaient cool, ils nous ont refilé leur plan de studio pour enregistrer. On a vraiment sympathisé et à partir de ce moment-là, quand l'un des deux groupes trouvait un plan concert, on essayait d'incruster l'autre. On se soutenait mutuellement. Quand ils sont allés jouer près de Dunkerque avec un ancien corbillard comme moyen de locomotion, on les a suivis. Mais comme Félus, bourré, s'est embrouillé avec un mec, on s'est fait virer d'un bar. Ensuite, on s'est éparpillé et perdu dans Dunkerque. On s'est cherché toute la nuit. Un mois après, Félus nous faisait encore la gueule en nous reprochant de l'avoir laissé tomber. Rétrospectivement, c'est assez drôle d'avoir été si potes avec R.A.S. parce que L'Infanterie Sauvage s'est tapé injustement une réputation de groupe faf tandis que eux étaient considérés par beaucoup de skins comme un groupe communiste.

( 1984 - Sylvain sur Mourad, Gaz (R.A.S.) sur Félus, Arno sur Trevor (R.A.S.), Géno sur Rémi (R.A.S.). Archives L'infanterie Sauvage. )

Comment se sont passées vos expériences d'enregistrement en studio ?

Arno - On est allé au studio où R.A.S. enregistrait. La première fois en novembre 1983, le lendemain de la fête de l'anniversaire de Géno pour enregistrer "Kriegspiel Station" pour la compilation "France profonde". Plusieurs membres de R.A.S. étaient restés dormir dans notre coin après la fête et étaient venus faire les chœurs au studio. La seconde fois, on a enregistré "Les poings levés (mais les poings liés)" qui figure sur la compilation "1984 The First Sonic World war". Ensuite, on a enregistré le 45 tours.

A partir de la sortie de l'album de R.A.S., leurs concerts étaient quasiment toujours interrompus par les skins facho. Vu que vous faisiez souvent des concerts ensemble, ça ne vous emmerdait pas à la longue de vous retrouver dans ces embrouilles ?

Arno - On est toujours restés solidaires. La première grosse merde, c'était au concert de la Ferme à Emerainville. Il y avait plein de skins facho qui ont fait une espèce de démonstration de force.

Mourad - A un moment, je suis monté sur scène et je leur ai clairement dit de se casser ou d'oser monter sur scène.

Arno - Il y a une photo de ce moment-là qui a pas mal circulé dans les fanzines et sur Internet. C'est d'ailleurs à ce concert la seule fois où on a du croiser Bruno, le chanteur de Tolbiac Toads, et nous ne nous sommes même pas parlés. Ensuite, à Morsang-sur-Orge, une bande de skins énormes débarque avec des battes de base ball et interrompt le concert de R.A.S. Ils venaient clairement pour eux. C'était vraiment des fachos… il n'y avait pas d'équivoque.

( 1984 - Archives R.A.S. )

Comment ça s'est passé vers la fin ?

Arno - Vers la fin du groupe, on jouait bien mieux. On a fait un concert sur du super matos, avec pour une fois des enceintes de retour, à Massy. Il a même été enregistré par le premier manager de Heimat-los. La grande déception c'est qu'il voulait nous revendre l'enregistrement pour 500 francs. T'imagines ? Nous qui n'avions jamais une thune en poche !! D'ailleurs, Heimat-los s'est séparé de lui rapidement. En tout cas, au bout d'un moment, Mourad, Félus et moi avions pris de l'assurance. Mourad avait déjà ramené l'influence ska dans le groupe. On savait dans quelle direction musicale on voulait aller… quelque chose de plus mélodique comme Peter & The Test Tube Babies. Quand leur second album est sorti, on savait qu'on voulait creuser dans ce genre. On a du faire deux morceaux un peu dans ce style, avant que le groupe ne se sépare. Il y avait un morceau, "Boxeur", sur lequel Géno avait écrit un bon texte sur un boxeur qui a pris tellement de coups qu'il a un peu perdu la tête. Mais notre orientation musicale convenait de moins en moins à Géno. Il voulait faire quelque chose de beaucoup plus primaire. Il n'y a jamais eu de texte sur les deux dernières compositions.

Mourad - Géno voulait une musique sur laquelle il pouvait chanter avec une beaucoup plus grosse voix.

Arno - C'est ce qu'il a fait avec Colditz, un groupe très bizarre qu'il a formé vers la fin de L'Infanterie Sauvage. Dedans, il y avait Eric de Scheisshaus qui est devenu ensuite le premier chanteur des Garçons Bouchers et qui était d'origine tunisienne et pas du tout facho et Géno qui disait qu'il faisait un équivalent français de Skrewdriver.

Mourad - Il n'a jamais osé proclamer clairement ses orientations politiques devant nous. Lorsqu'on m'a parlé de ce qu'il a fait ensuite, ça m'a même étonné.

Arno - Jamais il n'avait tenu de propos racistes devant nous, ou alors sur le ton de la déconnade. Mais sa dérive ça s'est passé très vite ! Pendant deux mois, on ne le voit quasiment plus. Il passait son temps à Paris avec ses nouveaux potes skins et ça le faisait chier de rentrer pour les répètes.

Parlez-moi du dernier concert.

Arno - C'est la seule et unique fois où ses nouveaux amis skins de Paris se sont déplacés à un de nos concerts. L'ambiance était très tendue dans la salle, même avant qu'on monte sur scène. Et entre Géno et nous, c'était également très tendu. Avant le concert, il ne parlait qu'à ses nouveaux potes et pas à nous. Ça le faisait chier de jouer avec nous parce qu'il nous considérait comme des mous du cul et que Colditz était devenu son groupe prioritaire.

Mourad - Il ne se rappelait même plus de tous les textes.

Arno - Sur scène, il insultait des punks qui avaient toujours été nos potes. Et puis dans la salle, ses nouveaux amis tapaient nos potes punks.

Mourad - Avant le concert, je suis allé voir ses potes et je leur ai dit : "Si vous foutez la merde, ça va chier !". Et puis quand on a joué, il y a eu plein de bras tendus et là j'ai dit : "J'arrête". Et je me suis tiré de scène avant même qu'on finisse le concert. Ensuite, j'ai expliqué aux autres que j'en avais marre et que je quittais le groupe.

Arno - Du coup, Félus et moi on s'est dit qu'on préférait arrêter. De retour dans les loges, Géno a dit à Mourad : "Qu'est-ce qui te prend ?" et là Mourad lui a hurlé dessus. Géno n'a rien répondu. Il ne nous a pas rappelé les jours suivants. En fait, il n'avait pas eu les couilles de quitter le groupe de lui-même.

Pourquoi n'avez-vous pas continué avec un autre chanteur ?

Arno - Aujourd'hui ça nous semblerait évident. Mais à l'époque, c'était notre premier groupe… on avait construit cette histoire à quatre. C'était comme un couple qui se séparait. C'était impensable qu'on aille chercher ailleurs. C'était nous quatre ou pas du tout.

Mourad - Quand le groupe s'est arrêté, ça m'a fait vachement bizarre, comme un vide après une séparation avec une copine.

( 11/02/1984 - Géno & Mourad. Archives L'infanterie Sauvage. )

Après la séparation, pendant longtemps le 45 tours n'a plus été disponible.

Arno - Je pense que Géno avait honte d'avoir joué dans L'Infanterie Sauvage. Du coup, il avait gardé de côté, dans une malle, tous les 45 tours qui restaient et il n'était plus distribué. Comme c'est lui qui avait tout payé, on n'a rien réclamé. Il avait déjà formé Colditz à la fin de L'Infanterie Sauvage et ensuite il y a eu Totenkopf… ça a été une montée progressive ou plutôt une descente aux enfers.

Mourad - Moi je n'ai rien connu de tout ça. Je suis parti faire mon service militaire après le groupe. J'avais tiré un trait sur tout ça. Je n'ai jamais écouté ces groupes. Ce qui est bizarre c'est que des gens collent sur L'Infanterie Sauvage une étiquette qui correspond à ce que Géno a fait après le groupe, sans nous. En tout cas, le groupe s'est arrêté à cause de la dérive de Géno. Et puis, à l'époque, on ne pouvait vraiment pas prévoir qu'il irait encore plus loin après notre séparation. En fait, c'était de la politique mal assimilée, sans aucune assise idéologique réelle.

Arno - C'est vrai qu'on n'a pas compris assez tôt vers où Géno se dirigeait mais on n'a pas du tout suivi le même chemin.

Mourad - Après la fin du groupe, je me souviens qu'un jour, à Savigny-sur-Orge, j'allais chercher ma sœur au lycée et je vois des skins. Je reconnais Géno de dos avec eux. Je lui mets une grande claque par derrière pour déconner. Il se retourne, étonné, et ça nous a fait quand même plaisir à tous les deux de nous revoir. On a discuté un peu. Il était avec des mecs que je n'avais jamais vu et qui ont du se demander qui j'étais.

Toi Arno, tu as tout de suite enchaîné un autre groupe.

Arno - Peu de temps après notre séparation, c'était au tour de R.A.S. de s'arrêter. Du coup, Kromozom 4 qui était un groupe parallèle de hardcore qu'on faisait en dilettante, est devenu une priorité. Il y avait Taki, le guitariste de R.A.S., Gaz qui faisait les chœurs pour eux et puis moi. Et on s'est tout de suite dit que cette fois il n'y aurait pas de politique dans ce groupe. De son côté, Félus a fait un groupe de new wave à synthés, Paris-Londres.

Vous avez tenté de remonter le groupe en 1986.

Arno - On a rejoué ensemble à trois, sans Géno et avec moi au chant. Mais nous n'avons répété que deux fois. De toute façon, on aurait changé de nom.

Mourad - Je revenais de l'armée, je commençais à bosser. Je n'avais plus vraiment de temps à consacrer à un groupe.

Que s'est-il passé ensuite pour Géno ?

Arno - Avec d'autres mecs d'extrême droite, il a participé à l'incendie d'un local du Parti communiste français à Juvisy. En tout cas, il était avec eux. C'est le seul à s'être fait arrêter et à avoir fait de la taule pour ça… trois mois je crois. Lorsqu'il est sorti de taule, vers avril ou mai 1986, il est venu me voir alors qu'on ne se côtoyait plus. On a bien discuté. Je ne sais pas ce qu'il lui était arrivé, s'il s'était fait enculer en prison ou s'il s'était fait démonter la gueule à cause de ses tatouages (Géno, après la séparation du groupe, s'est fait tatouer de multiples symboles skins et nazis sur le visage et le corps - NDLA), mais il était transformé, métamorphosé. Il m'a dit que jamais il ne voulait retourner en taule de sa vie. Il voulait se faire retirer ses tatouages, se renseigner pour savoir si c'était remboursé parce qu'il n'avait pas d'argent. Il voulait en finir avec le trip skin national-socialiste. Il m'a demandé de lui faire écouter Kromozom 4, le groupe que je faisais à l'époque. Il m'a demandé des nouvelles de Taki (guitariste de R.A.S. puis de Kromozom 4 - NDLA) et de sa sœur qui était ma copine à ce moment. En le revoyant, je me suis dit que la prison lui avait servi de leçon. Ça se sentait qu'il voulait sincèrement se rapprocher de nouveau de nous. Il est mort un ou deux mois après, en juin 1986, en se noyant, bourré, dans la Loire à Orléans. Ça ne m'a pas étonné qu'il meure ainsi : il adorait nager. Lorsque j'ai appris sa mort, j'ai eu vraiment les boules. J'étais chez Taki et c'est Félus qui me l'a annoncé au téléphone. Ce jour-là, même avec ce qu'était devenu Géno, ce qu'il nous avait fait, je n'ai gardé que le bon. Je n'ai eu que de la douleur, aucune rancœur. Après l'enterrement, la mère de Géno a ré-ouvert la fameuse malle et nous a donné les 45 tours qui restaient.

Mourad - Géno n'était pas un dur. Je sais que beaucoup pensent le contraire parce qu'ils l'ont vu tatoué, les bras croisés sur des photos. Mais nous on l'a connu mieux que personne et on sait que ce n'était pas ça du tout. Il ne tenait pas l'alcool, il ne savait pas se battre et en plus il était asthmatique. Il ne pouvait pas courir 100 mètres. Mais il voulait être un guerrier. C'était un fantasme.

Arno - Géno, c'était plutôt le genre, s'il cherchait les embrouilles à quelqu'un, à courir chercher Mourad pour le défendre. Lors de son passage à l'armée, il a demandé à rentrer chez les parachutistes parce qu'il voyait ça comme une aventure mais ils l'ont réformé très vite une fois qu'il s'est retrouvé à l'hôpital. Il n'avait aucune endurance. Peut-être que s'il avait pu aller au bout de ce truc-là, il n'aurait pas cherché à traîner avec des durs.

Mourad - Comme un gosse qui fait des conneries. Alors j'y allais parce qu'on n'allait pas laisser notre pote se faire taper dessus.

Arno - Ça relève de la psychanalyse. Il se donnait un rôle et donnait l'impression d'être bien dans sa peau alors qu'il ne devait pas être si bien que ça. D'abord, il a toujours été complexé par sa maigreur. Et pour lui c'est devenu primordial de se faire accepter par des durs et de devenir important parmi eux. Au début, il a dû les faire rire parce que c'était son atout principal. Comme ces gars-là sont des bourrins, deux jeux de mots bien placés et le tour était joué... il est devenu leur mascotte. Mais je crois qu'il aurait pu aussi bien se retrouver à jouer le dur avec une moto au milieu des Hell's Angels. Il avait besoin de reconnaissance et de ne plus être pris pour un éternel bouffon.

( 1985? - Géno. Archives Jean-Bat. )

Avez-vous parlé de la fin du groupe et de la mort de Géno à vos parents ?

Arno - Oui, bien sûr. Mais je ne leur ai jamais dit ce qu'il était devenu … même après sa mort. Pour mes parents, c'était mon ami depuis le collège et ils l'aimaient vachement bien. Je ne voulais pas les décevoir.

Mourad - Je pense que ma mère était un peu soulagée que le groupe soit fini, que je passe à autre chose.

Qu'avez-vous fait après L'Infanterie Sauvage ?

Arno - Kromozom 4 jusqu'en 1988, les premières répétitions d'Apologize, un 45 tours sous le nom de Maudits Systèmes. Après, j'ai joué un peu avec Félus dans un groupe de rock, Raide Def puis un groupe hardcore, Drugs Attack, en 1993. Ensuite je suis rentré dans les Bidochons. Je joue de la guitare dans un groupe qui s'appelle Doc Fulton.

Mourad - J'ai fait mon service militaire tout de suite après la séparation du groupe. Je jouais déjà du oud (luth oriental - NDLA), depuis un bon moment. Quand je suis rentré du service, j'ai joué dans un ensemble de musique arménienne. On a même fait un concert au Zénith de Paris. Je joue encore de la musique traditionnelle arménienne avec ma sœur. On a joué au Grand Palais à Paris.

( 1985 - Gaz, Mardeloges, Taki/Joe Larsen et Arno/Nanor. Archives Kromozom 4. )

Qu'avez-vous retiré de tout cela ?

Arno - Le plus important dans l'expérience punk c'est qu'on apprend à faire des choses par soi-même. Je pense que d'un point de vue personnel, on acquiert beaucoup plus d'assurance. Et si je n'avais pas fait ce groupe, ma vie aurait été totalement différente. Et puis, on jouait tellement dans des conditions déplorables à l'époque que ça en devient une très bonne école.

Mourad - Grâce au punk, on a évité un parcours académique et très long avant de se dire qu'on pouvait être écouté. On a foncé. A l'époque, on n'a jamais eu de moniteurs de retour sur scène. On ne s'entendait pas du tout. Et comme on avait des morceaux assez structurés, avec différentes parties, des breaks, des parties jouées en clair, d'autres saturées, il fallait vraiment qu'on prenne nos repères. On avait des morceaux plus évolués que la plupart des groupes punk de l'époque. Aujourd'hui, même si je suis passé complètement à autre chose musicalement, ça m'a beaucoup aidé d'avoir une expérience de scène et de studio. Avec l'ensemble de musique arménienne, la première fois qu'on m'a donné des partitions, je ne savais absolument pas les lire. Au Zénith, je me suis retrouvé à jouer assis, en costume traditionnel et devant des milliers de personnes assises.

Arno - Et avec des moniteurs de retour … (rires)

Propos recueillis par Philippe Roizès

( 1984 - Félus. Archives L'infanterie Sauvage. )